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Sud - Ouest, France
Des mots-Des Images en tout sens
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samedi 24 septembre 2011

La Lettre


Noémie bouge lentement à l’étage. Les paupières encore alourdies, elle entrouvre les persiennes. C’est l’aube au-dehors. La brume enveloppe des collines desséchées comme pour les protéger d’un regard trop pressé. Elle se décide enfin, bascule sur les marches de l’escalier qu’elle dévale avec lourdeur pour arpenter le rez-de-chaussée avec lenteur. J’aime son pas à la nonchalance un peu lourde qui n’appartient qu’à elle. Elle me murmure un bonjour inarticulé en poussant la porte d’entrée.
- " Noémie tu es nu-pieds. "
- " Et alors ! " me répond-t-elle agacée.
Indifférente, je l’aurais sans doute inquiétée. Je la sens sourire. La pièce où je vis est sombre. Les murs sont épais et le plafond bas. J’ai froid. Noémie est vulnérable. Je me demande avec effroi ce qu’elle va devenir. Chaque minute du jour ou de la nuit est pour elle un éternel combat qui la fait frémir et altère son magnifique visage. Toujours elle bouge, tourne, se cogne, tandis que les mots, en elle, se taisent. Je me demande toujours d’où peut provenir cette peur qui l’habite et quand sera-t-elle apaisée.
* * *
Je me souviendrai jusqu’à ma dernière heure de l’instant où elle se heurta pour la première fois à mon espace. Mes yeux se nourrissent de la nuit. Les bras légèrement portés en avant je me suis avancée vers elle avec maladresse et j’ai senti son petit corps frissonner malgré ses trois ans. Sa tête s’est balancée afin de fuir ce qui restait de mon regard. Elle s’est échappée sur le sentier et la religieuse qui l’accompagnait l’a rudoyée.
Le soir, seule avec moi, elle s’est blottie contre la porte d’entrée. Mon fils Gabriel s’était protégé à l’étage. Assise sur la marche de pierre, son corps répond à chacun des bruits insolites que je ne perçois qu’à travers elle. Je lui ai parlé longuement, réinventant pour elle ma vie ici. Mais elle s’était murée dans le silence.
Je l’aimais déjà !
Je lui décrivis le jardin potager et les tâches que je devais y accomplir chaque jour. Sans espoir je lui proposai de m’y accompagner. M’engageant avec maladresse sur la terre humide, je sentis sa présence fragile dans mon dos.
Est-ce parce que ma voix lui avait soudain paru plus douce ? Est-ce parce que je lui avais demandé son aide pour cueillir les fruits mûrs que je ne pouvais discerner ? Elle ne me le dirait jamais mais elle resta à mes côtés.
Elle cessa de trembler et accueillit, non sans un sursaut, la paume de ma main sur sa chevelure d’ébène. Elle sentait la lavande et j’en aimais le parfum. Je le lui dis. Elle se rapprocha de moi, se pencha un peu et m’offrit sa nuque en me l’indiquant de ses doigts d’enfant.
Je ne sais pourquoi elle venait de me choisir et m’avait apprivoisée.

Auprès de moi, longtemps elle garda le silence. Je pleurais parfois reconnaissant la douleur de ce petit corps à l’histoire morcelée. Ce temps-là me sembla une éternité !
Une nuit, les larmes habitant mon sommeil, je perçus son pas hésitant sur le parquet de ma chambre. Elle n’en avait jamais encore franchi le seuil. J’attendis espérant un instant indéfinissable.
Elle approcha sa petite main tremblante de mon visage murmurant un « pardon »  à mon oreille. Surprise par le son de sa voix, dans ma nuit, j’entrouvris les paupières. Je la pris dans mes bras et la berçais avec tendresse.
- « Je ne voulais pas vous faire de mal. » murmura-t-elle avant de s’endormir tout contre moi tel un louveteau sur le ventre de sa mère.
* * *
Au-dehors, Noémie retournait la terre sèche à l’aide d’une fourche au manche usagé. Son front se plissait et son dos ruisselant ployait afin de vaincre l’effort. Le fils de Mamouchka était parti depuis de longs mois et elle se languissait en silence.
Cette vieille femme l’exaspérait en la conseillant depuis son fauteuil chaque matin le visage impassible.
-« Ne fais pas des rangs trop serrés ! » disait-elle toujours.
-« Quels rangs ? Qu’est-ce-que ça peut faire ? » lui répondait-elle avec violence.
-« Ne parle pas ainsi. Tu me fais mal. »
-« Et alors ! » reprenait la jeune fille pour elle-même, détestant ce ton de victime que l’autre prenait espérant la rendre coupable.
- « Noémie. Viens près de moi ! »
Elle allait encore la flatter de sa morale. Noémie sauvage et silencieuse se dirigeait vers l’extérieur.
-« C’est facile d’être toujours douce et mielleuse ! » venait-elle d’ajouter avant de claquer la porte derrière elle.
* * *
Des yeux morts de Mamouchka naissaient des larmes amères. Que s’était-il passé pour que cette enfant semble tellement la haïr ?

Une voiture venait de s’arrêter au bout du sentier. Reconnaissant le facteur, Noémie s’avança à sa rencontre. Elle arracha la lettre des mains du vieil homme. Hésitant un instant, elle découvrit un timbre étranger et l’écriture serrée de Gabriel. Son corps se mit à frémir.
Elle aurait aimé l’ouvrir mais elle était adressée à Mamouchka.
De toute façon elle ne pourra pas la lire ! se dit-elle. Le regard provoquant à l’adresse de Mamouchka, elle déchira le papier flétri par le transport. Un instant satisfaite de transgresser les règles établi par la vieille dame elle n’était déjà plus intéressée.
-« Noémie qu’est-ce-que c’est ? »
-« Une lettre de Gabriel. Votre très cher Gabriel ! » reprit-elle lui jetant l’enveloppe sur les genoux avant de grimper l’escalier.
Le regard de la femme se ferma derrière ses paupières.

A l’étage, Noémie martelait le sol et tournait dans sa chambre ouvrant et referma les tiroirs de sa commode.
Mamouchka l’écoutait. Ses doigts tremblant parcourraient le papier le humant essayant en vain de saisir le sens des mots.
Blessée de cette dépendance elle froissa les feuillets entre ses paumes et les pressa dans les plis de sa robe.

Noémie descendit enfin et la dévisagea en silence. Une douleur inexprimée imprégnait son visage.
-« Je vais partir ! » dit-elle.
La femme leva la tête dans sa direction.
S’engageant sur le chemin Noémie malgré elle perçut les derniers mots de Mamouchka :
-« Je ne comprends pas. Ma porte te serra toujours ouverte. Quand croiras-tu que dans cette maison tu es profondément aimée ?
* * *
Au bout du sentier voyant un homme s’avancer vers elle la jeune fille hésita. Seul le facteur prenait ce chemin.
Dans sa mémoire jaillit alors le souvenir de ses jeux d’enfant avec Gabriel. Le jeune homme avait une barbe naissante mais elle n’avait jamais oublié ce regard. 
A ma fille

dimanche 12 avril 2009

Sur les Quais

La terre a tremblé cette semaine. C’était en Europe à notre porte ; là où les villes sont encore chargées d’histoire, celle qui se lit dans les pierres, les vraies, les belles, les taillées, les solides. Les maisons sont tombées parce que depuis dix ans les investisseurs sont rois et pensent d’abord à leur compte bancaire et non plus à protéger nos vies sous des immeubles qui seraient bien construits. Les constructeurs eux font vite et à tarif réduit. Notre société a inventé les soldes jusque dans les immeubles qui longent cette vallée à fort risque sismique. Les murs sont faits de torchis et de poussière et les châteaux de carte se sont effondrés. Trois cents morts, comme si il était possible de les compter ; là aussi ce sont des statistiques, en 2009 les statistiques sont la feuille de route de notre quotidien !

Eux avaient trouver une petite maison de l’autre côté de la baie, là où les vents se mêlent et les couchants sont orangés à l’infini. Là où les horizons sont d’une blancheur extrême, là où la crête des vagues se fend d’un gris bleu qui scintille comme des étoiles d’argent. Ce pourrait être l’île de Chausey ou une autre le long de la côte. Entourée de pierres noires, les petits îlots de récifs la rendent difficile d’accès même aux voiliers. Il faut connaître la côte pour ne pas fendre la cale des bateaux. La route précise pour y accéder ne vous sera pas donnée, ils veulent garder le secret de l’endroit où ils se retrouvent et se reposent. Leurs amis, leurs relations professionnelles ne les rencontrent que sur le continent, de l’autre côté. Là c’est un endroit rien que pour eux. Chacun y a déposé ses secrets. Lui dans les sculptures faîtes dans la ferraille le bois le sable tout ce qu’il récupère au cours de leurs promenades faîtes avant l'aube parfois ou au moment où la nuit rejoint le jour : morceaux de vélo de mobylette bouts de tracteur tuyaux de métal. Il peint aussi. Eux deux écrivent et déchirent collent des bouts de papier. Ancienne publicités, photos dans les revues récupérées elles-aussi sont transformées au grès de leurs humeurs quand l‘autre est au loin.
Ils se retrouve là dès qu’il n’a pas d’engagement au dehors. Lui, est souvent parti sur des missions aux quatre coins des mers. Là où se heurte la misère. Il porte secours aux enfants et aux adolescents blessés par les traumatismes et les cauchemars que la vie inflige parfois. Elle, a un bureau où elle écoute la parole elle aide à remettre des mots sur les histoires les souffrances et les non-dits qui abîment et creusent des blessures qui brûlent au dedans.
Elle peut rentrer chaque week-end et chaque fois que le bureau n’a pas besoin de son oreille. Elle l’attend souvent ne sachant pas toujours quand il sera de retour. C’est douloureux pour elle parfois elle a besoin de lui mais elle ne lui en veut pas c’est ainsi. Bien sûr elle déteste que la vie l’empêche de se détendre et de la retrouver. A ses côtés il se repose et peut griffonner coller construire à son grès au rythme de l’océan qui bat les rochers au pied de la maison et berce leur rythme de promenade. Mais elle sait aussi combien aider autour de lui fait parti de lui. Elle le sait depuis toujours. Elle râle bien un peu parfois quand elle se sent oubliée mais c’est une sensation du fond du ventre qui ne se contrôle pas. Elle sait bien qu’il est tout près pas très loin d’elle. Quand il peut la joindre il a toujours un mot doux une tendresse une attention et si parfois les choses sont difficiles pour elle il a le mot le geste qui l’apaise. C’est ainsi entre eux depuis toujours.
Ils sont le plus souvent seuls, la plupart des habitants alentour ne viennent que le temps d’un été. Seuls quelques autochtones prennent avec elle le seul bateau qui fait la navette le vendredi soir. Ils chargent alors le bateau avec quelques sacs de farine des aliments complémentaires pour les chevaux et les autres animaux et les courses que chacun s’est fait livrer sur les quais. Presque tous repartent en début de semaine suivante.

Elle l’a attendu ce soir sans grand espoir ayant entendu l’annonce de la catastrophe des montagnes de l’autre côté de la frontière sur les ondes de la radio. Il avait bien dit qu’il devrait-être là. Les trains avaient cette fois de bonnes correspondances avec les horaires du bateau. Elle s’était bien emmitouflée et posée dans le café juste au bord de la jetée. Ils se retrouvent là chaque fois sur la banquette qui leur est comme réservée dans le fond de la salle près de la fenêtre le feu réchauffant un peu les genoux de ses braises incandescentes. L’odeur du bois est douce elle laisse un goût de miel sur le palais. Le craquement des bûches répond au ressac des vagues sur les rochers au dehors à marée haute. Une des fenêtres reste toujours entrebâillée comme pour garder la mesure des chocs creux sur les pierre noires.

Elle savait bien que l’attente était inutile mais elle aimait bien cet endroit sans lui aussi. Elle peut penser à lui. Elle laisse son regard se poser d'un visage à l'autre et se laisse bercer un peu par leur voix dans ce café. Ce sont des habitués les tonalités sont chaudes et leur regard sur elle est chaleureux et reste discret. Comme elle, ils attendent la dernière navette. Elle vagabonde secrètement et retrouve sur sa peau un peu le goût de ses dernières caresses. La dernière fois au téléphone, sa voix était douce et rassurante il était pressé mais elle y est habituée il prenait tout de même un peu de temps avec elle alors que d’autres l’attendaient. Elle voulait lui dire que le réparateur de piano était revenu. C’était beau comment il avait travailler glissant un ruban rouge entre les cordes avant de les équilibrer. Elle avait imaginer combien il aurait aimé prendre une photo. Elle même n'a pas osé. L'accordeur avait oublié la dernière corde et devrait revenir. Du coup quand lui serait là le piano pourrait de nouveau sortir les notes justes sous ses doigts. Elle aimait l’écouter toucher les notes d’ivoire. Elle le regarde et se laisse porter. Elle glisse parfois contre son dos il aime ça. Ils ont plein de gestes silencieux ils sont bien comme ça l’un contre l’autre l’un avec l’autre. Elle a envie de poser sa joue contre son torse. Il ne faut pas oublier la navette. Elle donnera la nourriture aux chevaux. Elle l'a promis au voisin. Il est parti pour quelques semaines.

Elle est allée marcher. Elle aime marcher avec lui. Il lui raconte les arbres et les pierres, les nids des animaux aussi. Il parle si bien des habitants. Il montre les lumières, le déclencheur parfois à la main. Elle aime regarder à travers ses yeux à lui. Elle aime leurs silences aussi. Elle a retrouver le sentier où il l'a emmenée la première nuit de leur rencontre. C'était à cette saison, c'était il y a longtemps. C'est doux de se souvenir. Elle y retourne parfois quand il n’est pas là. Elle aime bien le ressac des vagues à cet endroit et aux Printemps les fleurs des arbres ont une odeur de sucre.

Il rentrera bientôt peut-être avec la navette de la semaine prochaine. C’est bien il fera plus chaud. Le soir le vent sera tiède. Sans lui elle a toujours froid. Il rit parfois de ses mains fraîches qu'elle glisse doucement sous sa chemise dans le creux de son dos. Il doit être fatigué. Il dit qu’elle s’inquiète toujours un peu trop pour lui « pas un oiseau tombé du nid » mais il prend soin d’elle, des autres. Qui prend soin de lui ? Elle prend soin de lui.

La nuit tombe elle va fermer les volets. Elle aime à cette heure poser un regard long et silencieux sur le ciel avoir une pensée pour lui. La baie en face est toute illuminée. Elle pense à lui toujours mais là quand elle ferme les volets elle sait qu’il aimerait être avec elle entendre les vagues qui disent tant de mots dans le ventre et au creux doux des oreilles.

Il lui a écrit plein de mots avant de partir. Elle les a trouvés sous la porte en entrant. Elle rajoutera une couverture sur le lit et va se glisser sous les draps pour le lire. Elle sera un peu avec lui. Elle a du mal à s'endormir quand il est loin.

dimanche 5 avril 2009

Une Couronne de Roses Rouges

Elle était belle disait-on d’elle.
Je l’ai connue trop peu. Dans mon souvenir elle était douce et se fichait des conventions et des mondanités de cette petite ville dans laquelle elle avait fini par élire son domicile.
Son histoire nous était contée de multiples façons comme si elle s‘était promenée dans La dame de Shangaï ( Orson Welles - Film - 1948 ) au milieu de ce couloir de miroirs et que chacun avait choisi un de ses reflets pour lui-même et la définissait comme tel.
Les autres parlent trop souvent de vous comme ils veulent vous voir et pas toujours tel que vous êtes dans vos limbes les plus secrètes. Ils vous réduisent le plus fréquemment à une image, une seule. Celle-ci sera-t’elle la lecture d’un évènement de votre vie ou bien liée à la leur et vous êtes aussitôt rangés dans un tiroir qu’ils ferment à clé pour toujours, jetant la clé dans le fleuve qui les guide afin de ne plus y revenir. Figé ainsi vous risquez de l’être à jamais !
Si la vie dépose sur votre chemin un être qui vous regarde et vous écoute pour ce que vous êtes et que sa seule présence vous amène à vous ouvrir et à lui dévoiler la part la plus secrète et la plus belle de vous-même, sachez sentir combien vous en avez besoin et admirez le monde à travers son regard. Tout est alors plus beau. Vous avez trouvé l’être auprès de qui vous pouvez déposer toute votre confiance jusqu’au bout de la terre, au delà de vos jours en souhaitant qu’ils soient encore infiniment nombreux. Protégez bien cette part de vous-même. Sans elle, rien n'a plus la même saveur.
Mais restons auprès d’elle encore un peu. Elle avait quelque chose d’indéfinissable que d’autres membres de ma famille ne connaissaient pas et qui m’attirait toujours vers elle. Elle ne cherchait pas à paraître pour le monde extérieur même si elle avait été souvent remarquée et pas seulement pour sa beauté. Elle avait été Résistante au cours de la dernière guerre. Son mari aussi et bien d’autres avec eux. On parlait d’elle dans un énorme livre à ce propos ( en réalité deux énormes livres puisqu’il y avait deux tomes ). Mon père me l’avait donné à lire alors que j’étais à peine entrée dans ce qu’il appelait l’âge de raison. Le livre avait un nom magique dans mon esprit d’enfant « Les terroristes ». Était-ce dû à la religiosité, la fierté avec laquelle mon père me l’avait confié ? Le mettre ainsi entre mes mains, je le sentais, c’était me permettre de faire partie enfin de la liste des grandes ce qui signifiait regain de confiance, chose assez rare dans l’esprit de mon père et des adultes qui m’entouraient ! Malheureusement l’exemplaire n’est plus en ma possession, aléa des différents partages familiaux. A t’il seulement été rangé avec respect sur l‘étagère d‘un salon, j’ai bien peur que non !
J’ai vu cette femme longue et fine pleurer lors d’une cérémonie animée en son honneur et celui de son mari qui était décédé avant ma naissance, pour ce qu'ils avaient accompli. Je l’ai vue assise toute petite, elle si haute au regard de mes jambes d’enfant, repliée sur elle-même et pleurer en silence sur les marches de pierre au bord du tombeau. Et je n’ai pas compris.
Dans mon esprit de petite fille je sentais bien que tous ces drapeaux et ces médailles accrochées à la veste de tous ces hommes montraient leur respect à son égard, d’autant plus qu’elle était la seule femme au milieu d’eux. J’imaginais qu’elle aurait dû être grande et droite. Moi je savais combien j’étais fière des bon-points qui m’étaient attribués par ma maîtresse d’alors dans ma petite école au beau figuier dans la cour immense. Alors je ne comprenais pas comment cette grande dame que j’aimais tant pouvait verser des larmes. De plus, c’était la première fois que je voyais un adulte pleurer. Je n’ai pas compris qu’elle pleure cet homme à qui on l’avait mariée contre son gré m’avait-on dit et dont elle avait choisi de se séparer quelques années après la guerre.
Elle vivait seule et en ces temps là c’était chose rare et mal venu. Elle s’était tout d’abord installée dans une des extrémités de la maison familiale - séparée de corps - disait-on alors, puis avait préféré s’isoler dans la petite ville où je la retrouvais accompagnée de ma sœur.
Je me souviens combien elle aimait les roses et s’occupait de celles-ci chaque jour. Les roses grimpaient le long d’une allée de piliers de pierres blanches qui se rejoignaient au dessus de votre tête et laissaient exhaler un parfum sucré autour de leurs pétales colorés telles de multiples ailes de papillons prêts à s’envoler vers les nuages.
Travailler la terre enlever les fleurs et les pétales fanés du bout des doigts lui permettait peut-être à elle aussi de faire taire les pensées qui s’animent en boucle parfois dans la tête avec cette petite voix qui fait des nœuds si fort qu’ils tirent le creux du ventre jusqu’à vomir. Elle mangeait peu, deux, trois petits pois disait mon père avec le cynisme dont il savait parfois faire preuve.
Quand le seul être dont j'ai besoin ne peut-être plus près et que tout semble au bord de s'effondrer je cours chercher des fleurs à planter afin de faire taire la petite voix qui fait tant de noeuds que les mots ne trouvent plus leur place. Est-ce le retour aux origines familiales mes ancêtres regardaient le ciel et semaient, plantaient sur des pans de cette terre qui un jour nous rappelle.
Dans un autre côté de ce délicieux jardin se trouvaient deux bassins qui se répondaient sous la terre et abritaient nénuphars et têtards que j’adorais suivre depuis le bord découvrant alors d‘énormes poissons rouges ou noirs.
Je me souviens aussi de cette voiture noire toujours luisante et sans trace garée devant sa maison donnant sur le parc de la ville. C’était une traction qui semblait directement sortie des films de Martin Scorsese ou Francis Ford Coppola que je découvrirai plus tard. Elle changea un jour la traction pour une 2 CV rouge afin de pouvoir mieux circuler au bord de l’océan où elle nous fit découvrir de petites criques qui me semblaient connues d’elle seule.

Son regard était lointain toujours, comme si elle s’accrochait à quelques nuages à l’image de ses roses, comme partie ailleurs, là où elle avait enfoui des milliers de secrets.
Elle s’était cassé l’auriculaire et vivait donc ce petit doigt en l’air, mais ce n’était pas par coquetterie mondaine. Sa coquetterie à elle était de l‘avoir serti d’un semainier, sept anneaux d’or attachés ensemble. Elle s’était cassé ce petit doigt au cours d’une chute de cheval. Elle avait été une grande cavalière disait-on d’elle et faisait de grandes ballades jusqu’au village et à travers champs quand elle était plus jeune et que je n’étais pas encore née. Elle avait voulu m’offrir un poney mais mes parents refusèrent sous prétexte que je ne saurais pas prendre soin de lui. J'ai pensé un peu à elle en choisissant moi-même mon propre cheval il y a quelques mois. Il m’est difficile d’imaginer monter aussi bien qu’elle, même si j’ai sans doute quelques aptitudes peut-être trop tardives. Quand l’un et l’autre marchons au même pas, la danse est légère.
Elle avait au premier étage de sa maison qui devenait ma chambre quand je dormais chez elle de belles poupées de porcelaine auxquelles je racontais mes propres secrets et avec lesquelles je m’inventais ma vie de demain.

Je me souviens de cette coupelle de biscuits qu’elle remplissait avant mon arrivée et dans laquelle j’avais l’autorisation de plonger ma petite main autant que je le souhaitais. C’est ainsi qu’auprès d’elle je n’en ai jamais abusé, sa tendresse et ses attentions me comblaient de bien meilleure façon.

Elle est tombée gravement malade ne faisant pas suffisamment attention à ces petites douleurs qu’elle avait parfois du mal à cacher le dernier été où elle avait pu me garder. Elle avait préféré m’emmener une fois encore lire le secret des vagues au bord de l’océan à l’heure où les autres faisaient la sieste où dévoraient d’énormes parts de gâteaux. Et puis elle n’a plus pu se déplacer et elle s’est endormie telle la belle au bois dormant alors que je ne lui avais sans doute pas assez dit combien elle comptait.
J’ai pu seulement lui déposer un dernier baiser. Ce jour là je me suis dirigée ver la roseraie pensant lui parler un peu. Je croyais m’y trouver seule c’est alors que j’ai aperçu mon père qui pleurait. Assis sur le banc de pierre aux pieds des roses il leva vers moi un visage triste et doux puis détourna son regard au delà du mur du jardin je n’ai pas su comment m’approcher.

Je n’ai pas eu droit de l’accompagner au bord du tombeau, trop jeune m’a t’on dit. A leur retour, j’entendais les adultes faire des commentaires sur la cérémonie. Certains parlaient fort comme en colère, d’autres paraissaient étonnés. Prêtant davantage l’oreille à leurs conversations, j’appris que ma grand-mère si douce avec moi avait été aimée au delà de ses jours. Cela choquait sans doute davantage celles qui n’avaient pas connu un amour aussi grand et lui enviaient sa beauté et les honneurs qu’elle avait reçus. On a dit alors d’elle des choses qui l’auraient sans doute blessée un peu mais l’aurait fait sourire aussi. On a dit de jolies choses aussi qui ont fait grandir son mystère à mon oreille d’enfant. Je me souvins que quand elle me gardait elle écrivait beaucoup et recevait des lettres plus épaisses qu’elle préférait lire plus tard dans la soirée quand je serai couchée. Je le comprenais parce qu’elle les mettait alors de côté au bord de son secrétaire et le lendemain elles ne s’y trouvaient plus.
Il avait eu envie de crier au monde combien il l’aimait au delà de son dernier jour au delà du bout de la terre et avait fait envoyer une énorme couronne de roses rouges à la cérémonie funèbre. Elles avaient la couleurs de son désir. Le mien a le goût du sel à la crête des vagues. J'aime les roses blanches pour les embruns et orangées pour les levers du soleil qu'elles évoquent. Elles furent remarquées. Les témoins étaient choqués par l’audace de la couleur pour un enterrement. J’aurais bien aimé connaître cet homme qui connaissait si bien ma grand-mère. Je ne comprenais pas très bien pourquoi il ne vivait pas avec elle. Moi j'aimais tellement ma grand-mère que j'aurais voulu rester chez elle tous les jours. Pourtant, il l’avait tant aimée qu’il lui envoyait ce jour là encore ses roses préférées. Était-ce elle qui avait voulu garder leur relation secrète ? Était-ce lui ? par peur des représailles sociales. Avait-il pu l’embrasser lui aussi avant qu’elle ne s’endorme pour toujours ou était-il malade et dans l’incapacité de la retrouver ? Je pensais combien il devait être triste maintenant. Les connaissait-il ces témoins et était-ce pour cela qu’il avait préféré ne pas venir gardant pour lui pour toujours ce qu’ils avaient partagé ? Tous se demandaient qui il était et se sont longtemps encore interrogés. Mon père l’a-t’il découvert en rangeant ses affaires, il a gardé le secret.

C’est beau d’être aimé ainsi au delà de ses jours. Ma grand-mère m’a ainsi appris que c’était possible.
Les roses trémières le long du mur de sa maison ont continué de fleurir chaque été. J’ai souvent marcher tranquillement dans cette petite rue en sortant du collège puis du lycée avant de retrouver mes parents de l’autre côté de la ville. Je n’en ai rien dit.
Depuis ce temps là, j’ai déménagé de nombreuses fois, cela pourrait m’arriver encore, ce qui ne m'a pas empêchée de regarder en arrière. J’ai pu ainsi conserver en secret le plus doux et laisser enfin sans regret derrière moi certaines des mésaventures de mes années passées. Des roses trémières courront longtemps le long du mur de mon propre jardin.

mardi 13 janvier 2009

C'Etait Ailleurs !

Dans cet ailleurs lointain une femme a fixé les images de son village. Sept d’entre elles s’étalent dans le quotidien* que le hasard vient de mettre entre mes mains.

Des couleurs tendres. La lumière glisse sur les cernes et brise les ovales des visages profonds. Les regards chauds restent sévères. Accroupie comme en prière dans cet ailleurs aux mille couleurs une femme cherche la terre. J’ai cru tout d’abord au fruit d’un long métrage dont les extraits nous seraient offerts. Là, deux enfants brisent le silence de la tension de leur regard. La corde sur laquelle ils dansent vient de se rompre. Les yeux sur l’accolade du trottoir la jeune fille pétrifiée n’a plus d’âge. Au détour de son regard je suis l’ombre de son visage : L ‘asphalte pour berceau et les humeurs du caniveau comme murmures de son dernier sommeil, un enfant nouveau-né baigne seul dans la réalité des pavés.
Les fées de son chevet, bureaucrates affairés ou et ménagères au panier d’osier en bandoulière, passent devant lui d’un pas pressé sans un regard étonné.

Sous l’ombre de la ville il est resté cinq jours quand enfin une femme vient l’envelopper d’un linge. Elle lui offre comme abri une planche cloutée et un carton mouillé. Mais l’enfant froid se tait. Un vieillard à son tour l’entortille d’un souhait. Il le prend dans ses bras et sous sa maison de bois lui fait faire le voyage.

Pudique, la photographe pose son appareil en dehors de la scène. Aujourd’hui elle se cache risquant sa vie pour avoir livré au monde le quotidien de son village. Elle mérite la mort dit-on là-bas.
Mort pour avoir livré au monde l’avenir d’une enfant née fille en son pays !

Je referme le journal tentant de retrouver des images qui sont miennes mais le goût reste amer. Difficile de poursuivre sa route avec le même visage .

* Revue « Paris Match » du 17/5/01 pages 68-73. Article : Juliette Demey. Photos : Xiaolen

dimanche 9 novembre 2008

Les Mots



Ils traversent les âges et les océans portés par le vents. Véhiculés du bout des lèvres et puis rangés par ordre, classés ainsi depuis des millénaires afin de ne pas se perdre. Patiemment ils attendent que l’on se serve.

Il y a ceux qui nomment et qui rassemblent. On connaît trop ceux qui divisent. On retrouve ceux qui cognent, qui brassent et qui bouleversent. Il existe même maintenant ceux qui vendent.
Il y a ceux qui mentent et font le grand écart entre les convenances et les secrets du coeur.
Et puis il y a tous les autres. Ce sont mes préférés. On trouve tout d’abord ceux qui nous échappent et qui partent de travers mais il existe aussi ceux qu’on garde au fond de soi, ceux qui font peur au bord des lèvres et qu’on préfère taire. Il faudrait tellement qu’ils soient justes, on voudrait qu’ils nous soient fidèles. On leur exige, on leur demande d’être assez précis, assez doux mais aussi assez forts pour définir ces instants si rares. Alors quand ils ne sont pas là on les blâme.

Mots malmenés qui ne sont là que pour servir, nous servir. Eux n’ont pourtant rien demandé. Nous sommes seuls responsables de ce qu’on leur fait vivre.
Parfois même, on les maltraite, on les écorche, on les coupe, on les cambre. Mais ils reviennent toujours frapper à notre porte. Vaine tentative de leur part pour nous aider à dire. Ils se déchaînent alors du creux du ventre jusqu’aux parois de notre boîte crânienne. Ils arrivent tous ensembles comme pour mieux nous rappeler qu’ils sont toujours là et vraiment pas pour dormir.

Est-ce eux qui nous dirigent ou bien nous-mêmes qui les connaissons si bien sans savoir les reprendre. Leur place est dans le vivant.
La peur d’eux vient de loin. Tous ces mots tendres qui ont trahi dans nos souvenirs d’enfance. Toutes ces promesses que les anciens n’ont pas tenus. Ces tendresses dressées, exposées, épelées, juste pour être satisfaits et pour mieux diriger. Ce sont les adultes de notre enfance qui les ont déplacés, malmenés, bafoués pour mieux nous asservir. Et il est bien des lieux aujourd’hui encore où l’on se sert de milliers de syllabes dont la vie devrait-être ailleurs.

Les mots n’y sont pour rien.
Ils aiment être au dehors et trouvent leur place pleine quand ils sont murmurés. Ils sont là pour éclore à l’orée de nos lèvres tel le vent tiède dans les feuilles de Mai. Ils sont caresse et créateurs d’images qui rebondissent avant de s’élancer en toute liberté sur cette ligne de l’infini et pour l’éternité.
Encre noire faîte de jambes et d’ourlets, de ventres ronds et de têtes brisées. Dressés sur la page blanche, ils l'habillent et l'on parle de style. Ils peuvent-être mélodieux et ce sont ceux de Duras. Je les reprends souvent pour les lire à voix haute ( C’est un goût personnel).

Ils peuvent être tellement doux à lire, à ré-entendre pour se souvenir encore, avant de s’endormir. Ils sont chauds, tièdes, libres, salés, cachemire. Alors ce sont les tiens.
Je les porte en écharpe quand tu reprends les vents du large. Ils sont fidèles à tout ce que tu es. Et ils sont plus encore. Qu’ils soient dessinés sur la page et racontent. Qu’ils soient là en réponse et me rassurent ou qu’ils restent au bord de ta bouche, emmêlés dans le silence, ce sont eux qui me font vivre. Je les promène au creux de moi, tresses de quelques syllabes comme quelques cailloux pour tracer ma route. Mais je les préfère du bord de tes lèvres ou quand tu les joues du bout des doigts.

Moi-même je voudrais en connaître davantage, savoir jongler un peu avec eux. Je rêve chaque jour de trouver le mot unique pour mieux me décrire et te raconter ce que j’éprouve. Je voudrais être la seule à savoir l’épeler. Mais cela n’aurait alors plus aucun sens pour toi.

La saveur des mots, leur rareté, c’est aussi leur mémoire. Qu’elle soit douloureuse ou cruelle, malhabile ou douce à l’oreille, la mélodie de la syllabe, chacun de nous la réinvente et c’est alors un mot nouveau.


dimanche 2 novembre 2008

Rire ou vomir

Le jour se lève à peine ne tutoyant pas encore les persiennes.

5 Heures 35 - Envie de te murmurer mille mots


Sous les draps je me retourne en douceur. Je viens de rêver de toi et je poursuivrais bien avec cette humeur là quelques instants encore.
L’odeur de ta peau m'anime de milliers d‘images faîtes de banc de sable et de perles d’écume en chapelet, de raies de lumière au travers de feuilles dorées, d’horizons infinis enroulés en écharpes tissées de multiples arc-en-ciel poussées par les vents tièdes...
Au dehors la lumière filtre maintenant légère et mes pieds nus glissent sur le frais du carrelage. L’ouverture des volets rappelle le chat vers des désirs culinaires servis à domicile et les oiseaux peuvent commencer à se manifester en toute tranquillité. La rosée sous ses pattes crie l’appel à mille choses à faire.

9H30 - Des chariots sans bousculade


Au travers des allées, je m’engage l’esprit empli des derniers mots tissés sur le papier imaginaire de l’écran coloré de mon ordinateur. Ma dernière lecture a traversé des pages de reflets projetés sur des courbes de verres où des voiles se mêlaient aux mats quand tes mots tressaient d’autres images en échos.
J’oscille l’esprit tranquille entre le souvenir feutré de mon dernier rêve nocturne et quelques constats réservés sur l’aménagement propre et impersonnel de nos grandes surfaces.
C’est étonnant comme tout est fait pour nous laisser croire que chacun se trouve ici chez lui et peut se servir à son grès. Tout est en effet à portée de main et les allées aseptisées sont là pour nous faire rapidement oublier le dernier documentaire sur la misère diffusés hier, à l’heure où tout citoyen préfère être déjà couché, fatigué par sa journée de travail qui sera la même le lendemain s’il a la chance, doit il penser, d’en avoir une. Et si ce n’est le cas il est alors épuisé de trop chercher comment de nouveau pouvoir être salarié quand les informations quotidiennes lui annoncent chaque jour que l’emploi, tout comme la misère, nous laisse t’on croire, ne se trouve plus ici. Les entreprises ayant préféré investir au delà des frontières pouvant ainsi verser des salaires de misère à des peuples qui ne connaissent pas encore la possibilité de discuter le rythme du travail et les mesures sociales.
Tout ici est fait pour que le monde soit propre et le désir assouvi et si vous en manquez ,rassurez- vous, nous en avons pour vous. Il suffit de vous laisser guider par les pancartes fluorescentes vers les gondoles spéciales en bout d’allée.
Même le passage en caisse avant la sortie est validé par une carte plastifiée et inodore juste assez brillante pour vous donner de l’importance.
Toute personne qui pense régler sa facture par l’ouverture de cette pochette à soufflet qu’utilisaient nos grand-parents et où se rangeaient les vieux billets avec délicatesse éveille les regards suspects laissant présumer de comptes bancaires fermés. Toute monnaie exhibée ici étant vite synonyme de pauvreté assurée.

Au delà des étagères de produits, dans ces allées les gens sont calmes et la circulation fluide. Le visages des femmes paraît parfois encore un peu ensommeillé mais la bonne humeur se lit pourtant dans les sourires discrets. Il fait tiède au dehors et les bras sont libres. Les enfants ont été déposés à l’école ou chez la nourrice tôt le matin et ce n’est pas encore l’heure des repas pressés ou des devoirs faits trop tard.
Je rêve déjà moi-même à ma prochaine escapade au dehors dès le chariot vidé dans le coffre de ma voiture sur le parking et le retour à mon domicile afin de remplir les étagères de rangement pour une bonne semaine.

10 h 17- L’heure du renseignement

J’hume de nouveau l’air tiède quand le soleil joue avec la brume matinale. Mon coffre de voiture est fermé, le chariot rangé. Je m’apprête à grimper dans mon véhicule quand une voix se fait mielleuse et grave à mes côtés et me sort de mes aspirations à parcourir d’autres sentiers.
Vous savez où se trouve « Feu … » me demande la voix. Alors que j’aurais envie de jouer et d’indiquer ma librairie préférée devant laquelle je suis encore passée hier sans y entrer, je répond tout en me retournant. Je lève les yeux prête à sourire à tous aujourd’hui et à rendre service à toute personne égarée. J’avais oublié que la tiédeur du jour m’avait fait me vêtir avec légèreté ce que ce regard posé sur la courbe de mon mollet me rappelle rapidement. La question était un subterfuge douteux, l'enseigne en question se trouve dans mon dos et sur sa ligne d'horizon.
Ce regard, c’est comme si ses mains glissaient sur ma peau et remontaient jusqu’à des courbes que seul tu peux connaître. Ses mains sortiraient du tas de fumier encore fumant de la ferme qui héberge mon cheval qu'elles en seraient moins écoeurantes. Déjà mon œil ausculte et je peux décrire ses épaules flasques et tordues. Son corps est mous et son visage est jaune. Sous son costume de bonne qualité je vois son cœur plus visqueux que ses yeux et il éveille en moi une violence qui me rappelle mon impuissance face aux intrusions contre lesquelles je ne peux rien.
Il est des heures ainsi où il serait bon être née boxeur ou gosse des rues et savoir se servir de ses poings.
L’homme balbutie une autre ineptie quand je me glisse au volant, ferme la portière et démarre.
J’ai la nausée j’aurais voulu savoir vomir sur ses chaussures et dire quelques choses qui blesse autant que son regard dérange.
Je déteste continuer à ressentir cette intrusion. Je veux retourner dans mes rêves et que la journée recommence que la tiédeur du ciel de nouveau m’apaise. Je veux ressentir tes mains sur ma peau et l’odeur de ton corps. Je voudrais pouvoir gommer la dernière image.

10 H 45 - retour à l’ordinateur


Je me noie de nouveau dans les reflets où oscillent les voiles et les mats. Un peu de poésie et de douceur.
Cet imbécile sur le parking est bien pauvre sous son costume à mille euros et la vie me fait cadeau de milliers de belles choses qu’il ne connaîtra jamais et qui valent bien plus que l’épaisseur de ses cartes de crédit.

J’ouvrirai une page blanche où j’inventerai un autre monde.