Souviens-toi de l’Été qui vient…
Un Rien, contre l’Oubli
Pièce en un acte
La scène représente la pièce principale d’un lieu à vivre. Très peu de meubles sont entreposés là de telle sorte qu’il est difficile de dire si le lieu vient d’être emménagé non encore installé ou prêt à être quitté. Les étagères sont vides. Une cantine de métal traine au milieu du plateau légèrement dans son dos à elle.
Est-elle là, prête pour un départ ou attend-elle d’être rangée ?
Sur l’écran blanc au fond de la scène durant leur échange passeront des images du temps passé et présent.
Les premières images sur l’écran sont celles d’une foule en plein air. Ce sont des extraits du film de Woodstock. Jimmy Hendrix explose sur l’écran entamant un de ses morceaux de clôture du festival par l’hymne Américain « Star-Spangled Banner ».
La caméra glisse sur le public comme sur une vague, laissant peu à peu place à l’océan qui se tague de reflets vert clair chevauchés par des rubans blancs qui volent au vent alors que le morceau de musique se poursuit.
Assise à même le sol face au quatrième mur, face au public, elle travaille sur des rouleaux de maillechort. Quelques pinces à couper, d’autres utilisées afin de courber le métal sont autour d’elle. Elle mesure, coupe donne des formes. Elle enfile des perles sur le fil de métal. Elle sculpte des sphères et des triangles en volume en y intégrant des perles de couleurs.
Dans son dos, lui, la regarde puis s’échappe dans le fond de la scène vers l’écran et revient vers elle.
Nous comprenons qu’ils sont ainsi là depuis longtemps à écouter le vent se remplir du murmure de la vague. Elle raconte avec une infinie tendresse les méandres de leur âme.
La marée est montante et la vague s’affirme avec certitude elle grignote puis avale goulument chacun des grains de sable sur son passage.
Une voix s’élève la sienne à lui alors que l’aube se dresse avec la marée qui s’ourle maintenant de ses éclats blancs sur l’horizon les courbes douces et roses du Banc d’Arguin sur l’écran.
Elle : face au quatrième mur, assise à même le sol les yeux parfois baissés en un repli intérieur sur son silence et sa tristesse, face aux objets épars à ses pieds. En percevant sa voix à lui, son regard se lève comme porté sur l’océan et l’horizon qui défile dans son dos.
Ta voix se glisse entre les vagues
Et me ramène vers le rivage
Je suis le Cormoran
Qui veille sur ta couche
En effleurant ta bouche
Quand tu dors ma douceur
Je m’élève en langueur
Au delà de la dune
Je joue avec le vent
Le temps de ton sommeil
Je protège tes rêves,
Ma si belle
Quand tu t’éveilles
Ta voix de nouveau en écho
Joue dans le creux des vagues
Ta voix dans sa douceur
Me guide toujours vers toi
Ne t’en fais pas ma douce
Loin ou près
Je veille toujours sur toi
Sur l’écran, dans le désordre temporel comme joue la mémoire des images des combats en Irak des scènes de cour d’école des scènes d’émeute et leurs représailles en Syrie.
Elle enfile de nouveau ses perles avec une concentration intense. Elle sent sa présence si proche mais s’empêche de le regarder tendue inquiète de ce que pourrait signifier son regard à elle posé sur lui. Inquiète de provoquer quelque chose en lui d’irrémédiable.
Lui : se rapprochant doucement d’elle tentant de comprendre ses gestes comme s’il les découvrait pour la première fois cherchant à la prendre et l’enlacer dans ses bras voulant se blottir dans son dos, s’en éloignant soudain quand il est à quelques centimètres d’elle sentant son souffle et y étant sensible. Se rapprochant de nouveau aussitôt vers elle avec douceur le regard tendu vers elle. Il se retient et repart encore.
Apparaissent sur l’écran des extraits d’un des derniers ballets de Béjart « Zarathoustra, le chant de la Danse».
Lui : Voudrais-tu que je te dise combien ce n’est plus ton regard de soie que je croise mais sa bouche à elle pleine d’amertume et de colère que je vois.
Tu m’as dit que tu étais guérie afin de me rassurer. Je ne veux plus avoir peur.
Voudrais-tu que je te dise que je préfère la lumière des jours passés que je ne veux pas partager demain car demain signifierait devoir te perdre sans savoir t’accompagner sans pouvoir me résigner. Te perdre est impossible je préfère te lâcher. Comprends-tu la nuance. Te perdre c’est subir te lâcher c’est rester maître de chacun de mes souvenirs. Je tiens à ces souvenirs.
Sur l’écran en fond de scène des images de civiles étendus dans des rues embrasées. Des gens courent alors qu’une voix grave de femme s’élève au dessus des images. Sa voix à elle.
Lui s’éloigne de nouveau lentement le regard tendu vers elle comme malgré lui. Il se tait.
De temps à autres comme en image subliminale à rythme plus ou moins régulier une vieille femme apparait sur l’écran. Elle marche légèrement courbée, malhabile, dans les allées d’un cimetière un bouquet de violettes à la main. D’autres fleurs seront dans ses mains en fonction des saisons. Sa tenue vestimentaire sera changeante elle aussi afin de représenter la répétition et l’écoulement du temps tout au long de la représentation.
Le trouveront-ils un jour
Ce bel équilibre nuit-jour ?
Dis-leur toi,
Que ce temps n'est pas seulement
Celui d'un jour
A l'heure du solstice.
Que ce n'est pas le seul privilège
D'un instant
Comme à l'heure où
Le travail bien accompli
La cavalière oublie
La douleur des muscles
Et le temps de l'effort
Et que dans le tracé
Seul compte
Le souffle et le rythme des corps.
Il devient impossible alors
De sentir qui
Du cheval ou des doigts doux
De la cavalière
Le premier entreprend la figure.
Dis-leur toi
Que tu ne comprends pas leur peur,
Que c’est ainsi que leur relation se tend
Et ressemble parfois
A la lutte des débuts
Entre le cheval et la cavalière
Quand le cheval doit céder
Et la cavalière être moins exigeante.
Mais que parce que c’est elle,
Elle cherche depuis longtemps,
Depuis ce temps de leur rencontre,
A suivre son rythme
Et lui montrer sa confiance
Et que parce que c'est lui
Il a toujours écouté
Son souffle et le rythme de sa voix,
Il a toujours su l'entendre,
A toujours été là,
Rassurant
Qu'il s'agisse du temps de ses doutes
Ou du temps de ses larmes
Quand elle lui parle
Et même quand elle se tait.
Il l’a toujours respectée
Même au début
Quand elle avait encore peur
De perdre le cap.
Dis-leur toi,
Que tu sais combien il reste peu d'effort
Dis-leur encore
Que toi tu le sais
Parce que c'est lui
Et qu'il s'agit d'elle
Qu’ils sauront trouver ce rythme
Ou la peur n’a plus sa place.
Que ce temps de maintenant
N’est plus celui où chacun se cabre
Qu’ils sont arrivés là
Où les souffles se posent
Confiants même dans leur silence
Et malgré l’absence
Et que non ce n'est pas
Le privilège des solstices
Ni celui des chevaux
Que tu le sais toi
Parce que c'est lui
Et qu'il s'agit d'elle.
Lui : J’ai peur.
Je me souviens encore de ma voix tremblante le jour où tu es partie pour cette intervention essentielle à l’hôpital. Je t’ai demandé si tu allais bien mais j’ai vu des monstres t’avaler la gueule béante.
Sur l’écran naissent des défilés politiques mêlés à des images de Fukushima mais aussi des images d’il y a une dizaine d’années allant de l’écroulement des tours du World Trade Center, des tremblements de terre à Bam et à Haïti des scènes de défilés de premier mai à travers le monde des images de trente et un décembre à travers le monde avec en fond sonore des extraits de Stan Getz « The Lost Session »
Je voudrais que nos échanges durent toujours sans abîme alors je m’éloigne maintenant la tête pleine de toi afin de te garder toujours et ne pas avoir à être surpris par ton dernier départ.
J’ai vu ma mère marcher en silence le long de cette allée de cèdre pour rejoindre mon père sous la pierre et déposer chaque jour un bouquet de violettes. Je ne veux pas que tu ressembles à ma mère. Le temps a passé et je l’ai vue contrainte et fatiguée. Les premières fois devant la pierre, elle lui parlait de leur amour et de leur vie quand il marchait à ses côtés.
Richard Galliano joue Piazzolla puis Dylan chante « Blow in The Wind » sur des images de changement d’investiture présidentielle allant de Chirac à Hollande.
Lui regarde l’écran défilé quand il s’éloigne d’elle et se tait puis il se tourne de nouveau vers elle. Son regard suit la courbe de ses épaules et son cou et ses mains qui s’activent.
Il reprend :
Elle lui racontait ses jours après son départ. Elle y allait plusieurs fois par semaine. Puis ses visites se sont estompées. Aujourd’hui son pas est lent et contraint Elle n’y va plus qu’avec moi, une fois par an. Face à la pierre elle ne sait plus pourquoi elle vient elle ne sait plus la couleur de ses yeux. C’est comme si elle ne savait plus ce qu’elle éprouve. Elle est juste là sans âme faisant le trajet comme d’autre vont acheter leur pain c’est une forme de nécessité sans objet.
Je ne veux pas que tu connaisses ce trajet là je ne veux pas t’imposer cela je voudrais que tu retrouves nos pas au milieu de chacune des pages que j’ai pu écrire tu n’auras qu’à les relire je sais que tu fais ça si bien et tu sauras qui je suis et combien je ne t’ai pas oubliée.
Tu seras toujours ce regard fougère et tous ces mots et tous ces silences partagés loin ou près je suis toujours avec toi au fond de mes poches, précieuse et fragile indispensable.
Elle : regardant la mer essuie ce qu’elle voudrait être la brume humide à l’orée de ses paupières des reflets brillent dans ses prunelles des reflets d’océans et de douceur.
Une voix s’étend au dessus de l’horizon au dessus de Dylan jouant «Knockin’ on Heaven’s Door»
La sienne à lui plus proche dans son dos :
Tu te tais. Au fond de toi, tu sais ces choses là. Continue à regarder la mer ne te retourne pas je suis le grain de sable je suis la vague on n’est sans doute pas assez forts pour ce monde là qui grouille au dehors.
Pina Bausch danse sur l’écran accompagnant son ballet « Orphée et Eurydice», images fondues avec des images d’Adjani dans la Dame aux Camélia. Puis apparait la vieille femme se balance dans un fauteuil à bascule sur une véranda donnant sur l’océan.
Elle, après un silence comme prise par l’océan dans son dos derrière ses mots au dessus des vagues prend la parole pour la première fois.
Tu as peur que je t’oublie comme ta mère aurait oublié ton père. Tu sais tant de choses et pourtant tu n’as rien compris.
Au début ta mère avait besoin d’aller chaque jour voir la pierre où repose ton père parce que la séparation était violente pour elle. Elle a peu à peu cessé mais n’a jamais oublié. Elle a seulement compris que ton père était toujours présent vivant au fond d’elle rien que pour elle.
Naissent des images du World Trade Center 2012 suivi de celles de Haïti où les populations sont toujours dans des camps sous des tentes des services humanitaires alors que Fukushima avance lentement dans sa décontamination inutile et fragile.
Lui semble happé par l’écran mais son dos se tend à chacun de ses mots à elle.
Elle a su qu’il lui suffisait de regarder en elle pour le retrouver vivre chacun des instants précieux passés ensemble afin de les laisser vivre encore intensément. Elle n’avait pas besoin que les autres sachent encore moins toi qui la juges de façon si amère à chacun de ses pas vers lui.
Il la regarde alors que l’océan envahit de nouveau l’écran dans des couleurs dorées et vertes. Seul le chant des vagues avec force envahissent l’écran.
Et c’est justement parce qu’ils ont vécu toutes ses choses secrètes ensemble qu’il est toujours vivant en elle. Tu voudrais partir afin d’éviter de souffrir afin d’éviter que je te vois vieillir ou que la vie m’abime. Mais c’est ainsi que tu vas me perdre et que nous disparaitrons trop vite de la terre.
Ne t’en fais pas ma douceur, nos mains resteront liées quelle que soit la saison quoi qu’en disent les vents. Malgré le monde et toutes ses déraisons les vents pour nous ne seront pas contraires. Ne t’en fais pas toujours on s’aimera, on tiendra.
Je sens la pluie qui devance l’orage mais encore là une éclaircie je suis bientôt au port je suis juste près de toi.
Viens courons loin des quais, partons encore au loin, allons voir l’ombre de la dune. Là où le ciel se peint en rose entre nuages et banc de sable. Viens donne moi ta main. Ne me lâche pas. Le ciel déjà au vert bientôt ocre et dans mes bras tu pourras dormir. Viens je suis juste là ma douceur. Il y aura d’autres matins ou nous ne connaitrons pas les chagrins.
Comme s’il entendait et reconnaissait sa voix, il se tourne vers elle plus intensément s’approche si près qu’il pourrait l’effleurer et pour la première fois il l’aide. Il prend dans ses mains les figures finies sphères et triangles et les lui tend. En silence
Mahalia Jackson prend le relai avec « Trouble of the World » et enveloppe tout l’espace de sa puissance.
Elle les prend de ses mains à son tour. Elle lève les yeux vers lui intensément pour la première fois elle lui sourit.
Elle les accroche sur les bases de métal qu’elle vient de mettre en place afin d’en vérifier l’équilibre. Un mobile a pris forme et se meut dans l’espace ayant trouvé son équilibre.
La lumière baisse doucement dans la salle. Seul l’océan en fond d’écran éclaire le couchant en feu ocre et vert gris bleu.
Lui se dirige vers la cantine. Il l’ouvre et la vide de ses livres. Il les aligne consciencieusement dans les étagères jusque là restées vides.
Puis vient la nuit et peu à peu le silence des vagues même.
* * *